LIBERER L'HISTOIRE
Part 1- Libérer l'Histoire

Jean soum est né le 12 Mai 1943 en Ariège.
Docteur en physique atomique, architecte de zomes, ancien professeur d’architecture bioclimatique, spécialiste des questions traitant des relations entre le bâtiments et les énergies, principal explorateur et diffuseur des formes zomes, constructeur, accompagnateur, voilà 40 ans que tu t’intéresses à cette forme, et aujourd’hui nous allons écouter ton histoire. L’histoire d’une architecture insurrectionnelle par sa forme, insurrectionnelle par les gens qu’elle fédère, en fait insurrectionnelle aussi par son état d’esprit.
Insurrectionnelle est peut-être exagéré, mais le zome, l’esprit du zome qui se déplace et s’attarde dans certaines têtes est bien réel. Ce n’est pas une forme commune et fréquente dans le paysage, elle se rapproche du rond par le plan au sol qui n’est pas carré ou rectangulaire, mais divisé en un certain nombre de côtés créant un hexagone, ou un octogone, enfin un polygone qui tend vers un cercle.
Cette forme peut être petite ou grande, couvrir de grands espaces sans soutien interne, avoir un grand volume, se présenter comme un compactage de volumes reliés les uns aux autres. Elle peut avoir quelque ressemblance avec une hutte africaine, ou à une coupole à bulbe que l’on rencontre dans des mosquées en Iran, ou sur des églises russes.
          
Hutte africaine, église russe de Nice, mosquée à Ispahan
Mais ici c’est une coupole à facettes, réalisée avec un assemblage d’éléments plans.

Bien, on commence à imaginer cette forme, mais alors est-ce que tout les zomes se ressemblent ?
Pas tout à fait, dans les zomes construits, aucun ne ressemble à un autre, il y a comme des parentés mais chaque fois avec une originalité.

Et à quoi ça sert ?
Bien écoute, le zome inspire beaucoup de créateurs, musiciens, acousticiens, peintres, ça facilite la création artistique, les pratiques thérapeutiques, les médecines douces, ou des techniques de développement personnel, beaucoup de zomes sont utilisés comme ateliers, ou pour la méditation, etc…
Le zome crée un espace et on le construit et l’utilise selon les besoins. Et bien d’autres ont été mis en place pour servir d’habitat, individuel ou familial.

Dis nous, Jean, d’où vient cette forme et comment tu l’as découverte ?
Je l’ai découverte au cours d’un voyage aux Etats Unis en 1975, cela fait exactement quarante ans. J’accompagnais deux architectes, Frédéric Nicolas et Marc Vaye, intéressés par l’architecture solaire, il y avait des exemples aux USA, et bien plus qu’en France ou en Europe où on pouvait les compter sur les doigts d’une main, peut-être deux, pas plus. On a donc fait un grand parcours à la recherche de ces architectures, la mission officielle de notre voyage, mais également en visitant les architectures appelées marginales qui nous intéressaient également, notamment les dômes géodésiques que je connaissais pour en avoir déjà construit de petits.

     
Divers dômes géodésiques

Mais des zomes, je ne connaissais que le mot et j’y suis tombé dedans en quelque sorte en rendant visite à des communautés marginales, hippies quoi, et pour moi ça a été un flash,  la vision de quelque chose proche du dôme mais avec des fonctionnalités plus intéressantes, une révélation.

    
Zomes à la Lama Foundation
       
Zomes au Nouveau Mexique

Vous parcourez donc 10 000 kilomètres en camping-car, avec le désir de découvrir de nouvelles réalisations d’architectures bioclimatiques et un ensemble de communautés marginales qui par ailleurs sont pionnières à l’époque dans ce type de technologie. Quelles étaient ces personnes, quelles ont été vos rencontres.

On était en hiver, avec parfois de la neige, du verglas, des journées courtes. En architecture solaire, on a vu de la diversité, des choses expérimentales qui nous dépassaient, la technologie dans tout ses états, comme des solutions simples et astucieuses venant des populations marginales ou semi marginales, ayant des connaissances ou de l’intuition, car à l’époque on rencontrait des gens vivant en marge mais qui avaient un passé d’ingénieur, ou un bagage universitaire, et qui avaient rompu avec le boulot ou la société de consommation pour vivre une vie différente, pratiquant la simplicité volontaire, cherchant d’autres relations humaines autrement que dans la concentration urbaine.
Nous on était surtout intéressés par le bioclimatique. Dans le solaire, si tu veux, il y a deux branches, l’actif et le passif. Dans les architectures actives, l’architecture importe peu, c’est surtout la technologie qui est prépondérante, elle va capter le soleil, envoyé sa chaleur dans le bâti avec moteurs ou ventilateurs, des systèmes d’ingénieurs. Dans le passif, c’est tout le bâtiment lui-même qui s’adapte à son environnement pour donner des ambiances confortables et réduire les besoins en énergie payante, d’au moins 50 pourcents. Bio, et climatique. C‘est en fréquentant ces architectures que l’on passait le plus de temps.
Et puis il nous est arrivé de rencontrer le créateur des zomes qui s’appelle Steve Baer, et qui faisait des constructions rondes non à base de triangles comme dans les dômes géodésiques mais avec d’autres polygones comme des losanges. Passionné lui aussi par l’énergie solaire, il avait fondé une petite entreprise, ZOMEWORK, qui fabriquait et fabrique toujours de petits systèmes solaires simples et efficaces.

       
L’habitation de Steve et Holly Baer, actuellement
Des zomes qui ne ressemblent pas à ceux que l’on voit habituellement

Il avait introduit les zomes dans des communautés hippies, comme par exemple Drop City, un groupement de dômes et de zomes, à peu près à mi chemin entre la côte Est et la côte Ouest, et dans les années 60 et 70, il y avait beaucoup de passage, un lieu d’étape pour les routards. Lorsque nous l’avons visitée, elle était déjà abandonnée, les constructions laissées en place.

J’entends plusieurs fois le mot hippie, est-ce que l’on pourrait penser qu’il y a un lien historique entre ce mouvement et l’avènement de ces architectures, et leur diffusion aux Etats Unis et en Europe ?
Sûr, une société qui fonctionne tranquillement n’a pas de raison de changer, le mouvement hippie qui était à contre courant pouvait innover, tant dans la vie relationnelle que dans l’habitat. Tiens, pour l’énergie solaire, seulement à cette époque quelques ingénieurs un peu farfelus avaient fait des tentatives d’applications au chauffage de l’habitat, comme le professeur Trombe qui en France qui travaillait au four solaire de Mont Louis. Mais à Drop City, justement, on pouvait voir une construction prévue pour se chauffer en hiver avec le soleil. Elle datait semble-t-il de la fin des années 60, où pouvait-on en trouver d’autres à cette époque ?  Construite avec simplicité, avec des matériaux recyclés, peut-être ne fonctionnait-elle pas parfaitement, mais elle était là, témoin d’une solution pour le futur et surtout d’un désir d’avenir.

               
      Jean à Drop City et le dôme solaire

Et pour l’architecture en général, les hippies s’étaient approprié des recherches sérieuses et parfois grandioses, comme les zomes de Fuller, pour en faire de petits habitats faciles à construire, économiques et écologiques, vite faits bien faits, non pas tout à fait bien faits mais suffisants. Drop City est une référence. Un amateur de rugby connaît le drop qui consiste à laisser tomber le ballon au sol avant de le frapper du pied, et drop ou drop out dans le langage américain avait un sens un peu semblable, on laisse tomber. Ce mot désignait des gens qui avaient quitté tout quitté, et l’on a pu en rencontrer, des jeunes bien sûr à la découverte de la vie ou parfois des gens assez âgés et bien installés auparavant, qui avaient réalisé qu’ils avaient assez travaillé dans des conditions stressantes et qui étaient partis dans une autre aventure. Et à Drop City beaucoup de constructions étaient couvertes de capots de voitures récupérés dans une casse à proximité.  Une espèce de patchwork étonnant, une contestation radicale de l’architecture bien pensante.

Mais qu’est ce qui les a poussés à construire ce type d’architecture ?
C’était une architecture qui rompait avec les architectures carrées trop présentes ailleurs. Maintenant il n’y avait pas que des dômes, on trouvait des cabanes, une grande variété de constructions marginales mais inventives, par exemple construites avec des bouteilles. Je me souvient de constructions tellement folles réalisées peut-être sous acide, avec des clous et des petits bois, des chutes de scierie je suppose, des architectures tellement différentes de tous les modèles connus qu’on ne pouvait leur donner que « free forms » comme nom. Chacun avait ses idées ou sa fantaisie, mais pour les dômes, une architecture nouvelle puisqu’elle est apparue à la fin des années 50, la façon de reconstituer une sphère avec un assemblage de triangles, et pour le zome, c’était à la fin des années 60, peu de temps avant notre voyage. Des modèles jeunes et pleins de promesses. Et il n’y avait pas besoin d’être ingénieur car les calculs de dômes géodésiques avaient été effectués sur les ordinateurs de la NASA, et ensuite publiés dans le « Domebook », un livre fait par des hippies et pour des hippies, entre autres.
      
       
L’architecture de Drop City : un patchwork de matériaux récupérés et de couleurs

Donc tu implantes ce concept sur ta terre natale et je me demandais si l’Ariège ne ressemblait pas à une sorte de Drop City à l’époque et peut-être encore maintenant, un endroit où des populations s’implantent, des pionniers qui font leur révolution en se lançant à une remise en question de leur mode de vie, de leurs habitats, de leurs pratiques artistiques, de leur vision du travail ?
Il y avait quelques différences, en particulier concernant les réglementations portant sur les constructions. Et puis les terroirs d’Ariège, même abandonnés, portaient la marque des vies anciennes, contrairement aux USA qui n’avaient pas un tel passé historique. Depuis le début des années 70 jusqu’en gros, heu, on ne peut donner de limite car ça se poursuit toujours, beaucoup de gens arrivaient pour s’installer, en Ariège comme en d’autres départements un brin sauvages qui avaient vu une dépopulation depuis le 19e siècle. Si l’on tient compte de l’hécatombe de la grande guerre, puis la possibilité d’avoir un salaire régulier dans les institutions, PTT, douanes.., ou dans le développement des industries, plutôt que de rester dans les aléas d’une petite agriculture dans des régions rudes, la population de ces contrées a fortement diminué laissant des bâtiments abandonnés qui pouvaient être achetés à un prix bas ou raisonnable, compte tenu de leur état et de leur accès difficile. Et dons en cet après 68 beaucoup de jeunes quittaient les villes et à plusieurs amorçaient de nouvelles vies, se sont installé, d’autres ont passé du temps dans ces communautés puis sont repartis ailleurs, et l’on peut dire finalement qu’il y a eu un repeuplement.

Jean je voulais te dire une phrase de Michel FOUCAULT que j’aie sous les yeux : « Dans une civilisation sans bateau les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police les corsaires ». Michel Foucault interroge ici les espaces autres, l’hétérotopie, des espaces laissant libre cours à l’imaginaire et à l’utopie. Ces espaces ont une fonction par rapport aux autres espaces d’une société, ce sont des espaces d’illusion et de perfection. Penses-tu que cette phrase peut refléter l’expérience pionnière que vous avez eue à cette époque en Ariège ?
Très belle phrase en vérité. L’image du bateau est pertinente, sur la mer, dès que l’on s’éloigne des côtes, on évolue dans un espace de liberté, qui n’appartient à personne, c’est donc un champ où l’on a la possibilité de tout explorer en soi et hors de soi Dans les années 70 en France, on avait le sentiment qu’il était nécessaire d’explorer de nouvelles voies et de ne pas rester dans l’ancien qui était plutôt contraignant. Les années 60 sous De Gaule étaient plutôt ennuyeuses, et mai 68 a bouleversé tout cela. Certains voudraient aujourd’hui effacer cette époque mais elle a libéré des paroles, des idées enfouies, et ce mois s’est vraiment prolongé par des mouvements et des comportements innovants, dans les années 70 et bien au-delà. La société a changé, pas forcément en bien- capitalisme, mondialisation, liberté plus étriquée, fanatisme religieux- mais par ailleurs ces idées sont toujours là, écologie, respect de la planète,…, et si mai 68 n’a pas abouti à une révolution politique, il a façonné une révolution des mœurs. Et donc la nécessité de conserver dans le mental l’image des bateaux et les évasions qu’ils permettent.

Donc Jean, dans les années 70 tu tombes amoureux de ce concept, puis tu rentres en France, que va-t-il se passer ?
Au retour, j’avais une double, même une triple vision. Celle des zomes que j’avais vus, simplement des images d’organisation de l’espace à base de losanges. Et des gens que j’avais rencontré, des autoconstructeurs que je ne sentais pas très bricoleurs à leur origine et que je voyais agir, comme des exemples des possibilités individuelles dans la construction : si eux l’avaient fait, je devais moi aussi être capable de le faire. Et puis de l’esprit pionnier qui régnait encore dans ce pays : si quelqu’un avait une idée, surtout dans le solaire, s’il possédait un peu d’argent, assez de temps et d’énergie, il construisait son habitat, et après deux ou trois ans de vie et d’observation, il le revendait pour en construire un nouveau plus conforme à l’évolution de ses idées sur la question, il allait de l’avant.

Toi tu es prof en architecture à cette époque, tu rentres des Etats Unis un peu porteur de ces idées et de cet état d’esprit, et tu décides toi aussi de t’y mettre, de t’installer quelque part en Ariège. Raconte nous ce retour, point de départ si j’ai bien compris d’une aventure d’autoconstruction.
Ariégeois de naissance, j’ai trouvé dans ce département un hameau abandonné dans la moyenne montagne au-dessus de Seix. Oui, un joli village du haut Couserans traversé par le Salat, une petite rivière près des sources de laquelle on trouve cet autre village, Salau. Voilà pour le hasard de la géographie. J’ai eu la possibilité d’acheter une maison et de squatter quelques autres bâtiments pas encore en ruines. Mais comme je ne voulais pas vivre en ermite, j’ai commencé à avoir des visites, et lorsque je rencontrais quelqu’un en accord avec mes idées, nous pouvions continuer ensemble, et petit à petit, ça devenait une communauté. Communauté libertaire, avec l’espoir utopique de refaire le monde, pas moins.

Et vous décidez de vous lancer dans l’autoconstruction.
Voilà, les gens arrivant, on manquait de bâtiments, et donc il fallait construire. Moi j’avais la double préoccupation : en tant qu’enseignant en architecture, j’étais titillé par cette discipline et tenté de réfléchir à une architecture différente, d'expérimenter de nouvelles formes ; et vivant en Ariège une bonne partie de la semaine, essayant de réaliser pour nous des constructions habitables ou utilitaires qui ne soient pas des reproductions des architectures anciennes trouvées sur le lieu. Je pense que le type de bâtiment et sa forme influent sur l’occupant. Et les bâtiments anciens étaient des architectures de pierres, des maisons lourdes, sombres, froides en hiver, des bâtiments visant essentiellement à la protection. Alors que nous on recherchait plutôt l’ouverture, la légèreté sur terre, le soleil, le contact avec la nature. Et j’ai commencé à faire des dômes, et des zomes par la suite. Le problème avec les zomes, c’est que, contrairement aux dômes géodésiques qui avaient une histoire un peu plus longue et dont les calculs avaient été publiés, il n’y avait pas l’équivalent, pas de littérature technique pour guider une construction. Il a fallu que je m’accroche et utiliser mes connaissances mathématiques pour établir les formules donnant les dimensions et angles des montants de structure. Et à partir de là on pouvait se lancer. Comme pour le dôme, le zome se construit avec des montants, en bois par exemple, pour former comme un squelette, et ce squelette au complet a une rigidité exceptionnelle, c’est l’essentiel.
              
Deux petits zomes 5 jumeaux accolés par une face triangulaire, un espace de méditation
Un petit zome 4, la cabane du rucher
Un zome sur les murs rectangulaires d’une grange en ruine, un chambre supplémentaire
     
                 
Mon habitation sur la commune de Seix : un zome 6 à axe incliné
Autres réalisations en zomes que j'ai construits pour mon usage:
des toilettes sèches, ma cabane en panneaux de bois habitée durant 4 années (86-90), la volière des tourterelles
                  
Mon habitat années 90, un compactage de zomes 5: façade Sud, intérieur (détail), façade Nord

Jean, depuis le début on parle du mouvement hippie, des années 70 après 68, de ton installation et de la naissance des zomes, et plus on avance dans ton histoire, plus on sent l’importance d’autoconstruire.
Oui, le zome pour moi passe par l’autoconstruction. Si l’on veut être en osmose avec la magie de cet habitat, il faut s’impliquer mentalement dans le désir et physiquement dans la construction, au moins en partie. Et lorsqu’on l’habite, on est pleinement en résonance avec lui. Il serait possible de construire des zomes et de les livrer tout faits, clefs en mains, mais on perdrait l’esprit du zome, on se priverait de ces qualités. Et c’est dommage. Car j’ai pu constater qu’un zome, comme un être vivant, répond au désir de celui qui a projeté à travers lui et à son égard et à payé de sa personne, c’est un peu mystérieux. Dans le cours de mes constructions, j’ai pu constater que je pouvais avoir un espace qui correspondait au désir que j’y mettais. Dans les années 70, il était important de prouver que l’énergie solaire était suffisante pour chauffer les bâtiments, alors que peu de gens y croyaient, et pas seulement ceux de mauvaise foi comme EDF et les tenants de nucléaire. Et bien pour nous ça marchait très bien au point que sans chauffage, on obtenait déjà des températures sensiblement supérieures à celles de l’extérieur. En contrepartie, on pouvait avoir trop chaud en période d'été, faut savoir ce que l'on veut. J’ai essayé d’analyser ce qu’il se passait en faisant appel à mes connaissances, en faisant des mesures, en utilisant des logiciels de simulation thermique. Je n’ai pas résolu cette énigme avec le secours de données objectives et n’ai trouvé personne, pas un scientifique qui me donne une explication, d’où mon sentiment : si l’on ne fait pas d’erreur grossière, par exemple orienter les vitrages au nord si l’on recherche le soleil, on peut influer sur le comportement d’un zome par la seule pensée. J'ai pu le constater sur ce dernier zome qui, lui, s'est révélé confortable en toutes saisons; et, comme je voulais éviter les surchauffes, il était même trop froid certains jours d'été, au moins la première année, et ensuite il  a trouvé tout seul son équilibre.


C’est donc un bâtiment économe et écologique qui s’adapte bien aux conditions climatiques des régions montagnardes ?
Ce n’est pas au bord de ma méditerranée que l’énergie solaire est la plus opportune, il fait déjà chaud et les besoins de chaleur supplémentaire ne sont pas importants. Ce qui n’est pas le cas dans un quart nord-est de la France. Mais là le problème est une cruelle absence de soleil en hiver. Reste les régions montagneuses avec des températures basses mais en général un bon ensoleillement, et un air ni brumeux ni pollué avec l’éloignement des villes et l’altitude. Dans mes premières expériences d’Ariège, on construisait léger, avec une isolation très faible par rapport aux exigences actuelles (mais nous ça nous satisfaisait), on pouvait avoir des températures internes très basses au petit matin avec le poêle éteint. Mais dès que le soleil sortait, on avait une remontée spectaculaire de ces températures, et il suffisait de rester au lit encore un quart d’heure de plus pour se lever dans une ambiance plus clémente. Aussi simple que cela. En fait, il faut adopter une attitude raisonnable, utiliser au mieux le soleil quand il est présent sans vouloir toujours plus, s’adapter à son rythme, c’est la philosophie qui me guidait : s’il y a le moindre rayon de soleil, on ne doit pas avoir besoin de chauffage, même avec des températures basses. Et les architectures légères répondaient bien à cette intention. On a pu même découvrir que cela fonctionnait par temps nuageux et des températures externes s'il ne faisait pas trop froid, disons 10 degrès. Ce qui importe, c’est que l’ambiance soit agréable autour de son corps. La nuit, que le zome soit froid importait peu, il faisait bon sous les couvertures.

Donc Jean on a pu voir dans cette partie que le zome avait une efficacité thermique peu ordinaire mais qu’en est-il de sa solidité ?
Dans un zome, la structure est durable, et si on ne l’entretient pas, l’extérieur, les matériaux peuvent se dégrader  comme dans toute maison, mais l’ossature est pérenne, tout en étant faite avec des bouts de bois de petite longueur et de faible section. Les charpentiers, quand ils nous voient mettre en place un zome, ils se demandent comment ça va tenir. Ce n’est pas du tout la même logique qu’une charpente traditionnelle, Dans un zome tension et compression agissent ensemble, les forces poussent ou tirent dans le sens des bois et non en travers, et les efforts sont divisées dans l’ensemble de la structure et ramenés au sol en se répartissant sur tout le périmètre. Donc si le zome est bien construit il n’y a pas une force très localisée qui pourrait faire craquer une partie précise. Et en plus le zome peut résister à des tremblements de terre et a très peu de prise au vent. Il y a des exemples aux Etats Unis, dans des régions où passent des cyclones ou sujettes à des tornades dévastatrices, où l’on voit ensuite zomes ou dômes debout ayant résisté, avec seulement la couverture un peu endommagée, alors que tous les bâtiments alentour, des maisons classiques et carrées, boum, ont été complètement balayées, un univers de ruines.

Alors je suis allé faire un tour sur ton site alphazomes.org, on y trouve plein d’informations et une panoplie de construction, et notamment j’ai trouvé une carte montrant la distribution des zomes en France et de son évolution depuis leur création et jusqu’à aujourd’hui. Tu as participé à la construction de tous ces zomes ?
Que non pas, je n’aurais eu ni le temps ni l’énergie. Jusqu’au début des années 90, j’avais participé pratiquement à tous les zomes créés. A partir des premières constructions en Ariège, des amis ou connaissances en ont voulu aussi, puis les amis des amis, et le zome a commencé à se répandre dans d’autres départements. Et moi qui avais la connaissance de ces formes, j’étais impliqué d’une manière ou d’une autre, soit en fournissant les calculs, soit en participant à la construction, soit en conseillant et guidant une équipe d’autoconstructeurs.

              
Zomes des amis : Aude, Tarn, Ariège
                  
Zomes des amis : Aude, Aude, Lot

Par la suite, des gens  ont été aptes à construire par eux mêmes, et en particulier un ami du nom de Yann Lipnick qui, dans les années 90 alors que je soufflais un peu, a été un diffuseur du concept en donnant des conférence ou organisant des stages. Il a aussi étendu le monde des zomes en fabriquant des zomes nomades, comme des tentes spacieuse avec des tubes métalliques et des connecteurs, une structure légère pouvant être déplacée et couverte d’une toile adaptée, ou encore des zomes en facettes de verre assemblés avec les techniques du vitrail, ainsi que des cristaux taillés en forme de zomes, ces deux derniers modèles de petite taille conçu comme amplificateurs d’énergie.
            
Zomes de Lipnick : zomes en bois
              
Zomes e cristal de roche et en résine
            
Zomes en verre
            
Zomes nomades

Mais alors aux Etats Unis où les zomes ont vu le jour en premier, on doit en trouver de nombreux aujourd’hui. Comment cela a-t-il évolué ?
Curieusement, contrairement aux dômes géodésiques portés par une bonne dizaines d’entreprises et plus actuellement, la construction des zomes s’est arrêtée aux USA, je pense qu’elle était trop liée au seul Steve Baer qui a orienté l’activité de son entreprise dans la production de systèmes solaires et n'a pas poursuivi les zomes. Elle semble reprendre aujourd’hui avec des zomes inspirés par les constructions françaises et mes travaux diffusés par le site Alphazomes ou parues dans des bouquins comme « HomeWork ». Et d’autres curieux, originaux et beaux, des recherches esthétiques montées dans des évènements, entre autre « Burning man ».

              
Zomes originaux de Rob Bell

Ainsi cette architecture insurrectionnelle et hors du commun nous semble de plus en plus proche de nous. Nous avons pu comprendre l’influence des années 70 sur le développement de cette forme, son appropriation par des populations marginales, comment elle a été adoptée pour sa facilité de construction et ses qualités statiques et thermiques, comment tu l’avais implantée en Ariège au départ, comment tu l’as calculée, enseignée en accompagnant des autoconstructeurs. Et aujourd’hui on retrouve à la fois des zomes sédentaires n’ayant pas seulement la fonction d’habitation mais de lieux de travail pour des artistes, ou pour des séances de fen shui, de yoga ou de développement personnel. Et parallèlement on assiste au développement des zomes nomades en structure tubulaire jusqu’à la création de petits zomes en verre ou en cristaux destinés à une amplification énergétique ou à harmoniser les vibrations d’un lieu. Le zome tel que tu nous le décrit pourrait être vu comme l’esprit du vivant, c’est une construction statique mais qui par ailleurs nous donne l’impression de vivre et de se transmettre dans l’inconscient collectif. Le zome semble porter une énergie qui libère et insuffler un élan créateur. Cette architecture participe à notre manière à regarder le monde. Quand on s’intéresse aux zomes, on rencontre d’autres phénomènes liés aux énergies, à l’espace, des phénomènes qui nous interrogent sur ces causes à affets dus à cette forme. Maintenant, je me demande si tu aurais un constat, une dernière histoire à nous livrer pour illustrer ta passion pour les zomes.
Le zome semble petit de l’extérieur, il se fond dans le paysage, mais lorsque l’on pénètre à l’intérieur, on rentre dans un espace grand et extraordinaire qui enveloppe et se déploie dans toutes les directions. Pendant longtemps, la science s’est intéressée au contenu sans tenir compte de la forme, et ce n’est que récemment que cette composante a été étudiée. Pourquoi et comment se crée une forme, quelle influence peut-elle avoir ? Par exemple, la matière inerte s’organise de manière statique et tend à engendre une sphère. Dans la matière vivante, bien souvent, il se forme des fibres, et cela concourt à donner une direction à la forme globalement sphérique, à émerger d’elle. Et cela conduit à des formes comme un oignon, une gousse d‘ail ou une châtaigne, une forme proche du zome.
Il est une théorie touchant à la morphogenèse qui prétend que lorsque l’on crée une forme, ou lorsqu’elle apparaît spontanément, elle favorise l’émergence de formes semblables. La multiplication des zomes crée un désir pour ces formes-là. Au point que j’ai rencontré deux personnes qui ont eu la même expérience. Je me suis entretenu longuement avec un des protagonistes. Un jour lui apparaît len rêve une construction, plutôt une organisation de l’espace, une forme inconnue de lui. Le matin cela l’intrigue un moment, puis il oublie ce rêve. Des mois plus tard il rend visite à un ami qui chez lui possède un zome en verre. Il réalise alors que c’est là la forme dont il avait rêvée, la vision qui l’avait marquée. Cet ami lui apprend que cela s’appelle un zome. Il tape alors ce mot dans un moteur de recherche, il découvre mon site, voit des architectures plus importantes que le modèle en verre, il prend contact et nous projetons une construction. Un an plus tard, elle est terminée, ce n’est pas un habitat mais un dojo où se pratiquent les arts martiaux et diverses thérapies qu’ils maîtrisent, lui et son épouse. Cette histoire est magique et assez curieuse. Ce que j’appelle "l’esprit du zome" voyage, il parfois pénétre dans l'inconscient.


Zome dojo

Jean, dis-moi, connais-tu le dome’s day ?
Oui, c’est une manifestation initialisée par un sociologue, et qui consiste à placer dans un milieu urbain des architectures insolites, notamment de dômes accrochés sur des façades, invitant le passant à s’interroger sur la notion d’espace dans lequel il évolue. Encore une tentative visant à l’insurrection des consciences.

A la fin de cet interview, on peut rappeler d’aller visiter tes sites
Bien sûr, il y a Archilibre.org, le plus ancien qui, comme son nom l’indique, traite d’architectures décalées, hasardeuses, éphémères, d‘autoconstruction, de maisons, de cabanes, d’architectures ou sculptures inspirées et fantastiques, des architectures rondes, nomades, bref beaucoup de choses, des pages utiles sur les dômes libres et géodésiques, des atelier, des matériaux, et même des architectures traditionnelles que j’aime, celles d’Ariège et d’autres pays visités, avec de belles pages sur les greniers avec pieds du nors-ouest de la péninsule ibérique, dont la légende prétend qu’ils profitent de la nuit pour partir en promenade et revenir au petit matin avant d’être vus.
Puis Alphazomes.org qui ne traite que des zomes, que j’ai créé afin de les dégager de la masse d’archilibre et les mettre en relief.
Enfin Zomes.eu, toujours des zomes mais plutôt dans leur aspect esthétique.
On peut aussi évoquer les livres que j’ai fait paraître, "Le zome, vivre sous une belle étoile", malheureusement épuisé, "Le dôme, habiter le rond", et "Le mystérieux nombre d’or". Ou alors "Construire en rond "(éditions Eyrolles), une collaboration entre Olivier Dauch (la yourte), Evelyne Adam (la kerterre) et moi (dômes et zomes).
On peut également parler de l’association "Les amis des zomes", dont le but est de faire connaître ces architectures et de fournir de l’aide aux personnes qui voudraient se lancer dans cette aventure d’autoconstruction.

Et je ne peux pas te laisser partir sans que tu nous parle de la première manifestation du zome’s day, de l’organisation d’un festizome qui aura lieu cette année.
On disait au début que cela faisait quarante années que j’ai découvert les zomes et je voulais marquer cet anniversaire sans attendre les cinquante ans où, avec dix ans de plus, je risquerais d’être moins en forme que maintenant. Je projette donc une fête que j’imagine assez grande, et je sais d’ores et déjà qu’elle réunira des curieux de zomes ainsi que des constructeurs et des habitants qui viendront de diverses régions de France, mais aussi de Belgique, de Suisse, d’Espagne, et peut-être du Québec et des Etats Unis. Certains déplaceront leurs habitats, zomes nomades par exemple. Ou apporteront des photos, des maquettes, montreront les activités qu’ils développent dans des zomes,… Et l’esprit du zome s’étendra à d’autres types d’habitats alternatifs. Enfin ce sera un échange fructueux avec des ateliers, des conférences, des projections. On pense même à accueillir certains de ces néo ariégeois qui apporteraient la nourriture qu’ils produisent, ou leurs artisanat et productions artistiques. Et comme on ne va pas déplacer tous ces gens pour un seul jour, le festizome durera au moins 3 jours, les 28, 29 et 30 Août 2015, et comme d’habitude pour ces manifestations, on pourra compter sur de bonnes musiques, peut-être même en supplément de la traditionnelle de la région, pour relier le passé et le futur.

Donc pour les 28,29 et 30 Août, réservez ce week-end pour ne pas louper cet événement, le festizome, le premier festival autour des zomes qui, avec la pleine lune du 29, sera à coup sûr magique, de quoi amplifier les bonnes vibrations. On trouvera plus d’informations sur le site Alphazomes de Jean Soum.


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